Le blog du chatborgne / blog de livres

Les livres qui font Miaou dans l'actualité. Beaucoup de politique, un peu d'islamisme, de la culture et surtout de la Liberté et des livres.

05 mars 2007

Chroniques de Bustos Domecq

422680730_L Afin de présenter les « Chroniques de Bustos Domecq » de Jorge Luis Borgès et d’Adolfo Bioy Casares, je vais essayer de vous proposer une de ses chronique dans le style de Borgès. Je n’ai bien sûr pas son talent, mais chacune de ses nouvelles est un chef d’œuvre d’ironie sur les délires artistiques et intellectuels. La meilleure est certainement celle qui traite d’une nouvelle école historique, une chronique à proprement parler prophétique car annonçant les lois Gayssot…

Parmi les inégalités pour lesquelles nous devons blâmer mère nature, la plus irrémédiable est indubitablement l’apparence physique. Les Bourbons, aussi rois furent-ils, héritèrent d’un nez camus bien disgracieux. Oreilles décollées, tonsure juvénile, petits bourrelets graisseux, absence de symétrie des traits, voila quelques unes des caractéristiques bien souvent déterminées par les ascendants.

Le progrès anti-naturel assaillant les bastions de la laideur mal assumée, certains se sont proposés de défaire l’œuvre supposée bâclée des géniteurs. Mais il fallait pour cela que les qualités du patrimoine financier viennent compenser les tares du patrimoine génétique.

Le vulgaire s’émerveilla des prouesses des manieurs de bistouri, les Sud Américaines se mirent à leur vouer un culte sans limites, disposées à prêter leur corps modifiés pour les fantasmes mammaires ou fessiers de leurs magiciens.

Il fallut un éditorial de Pierre Sautault dans la revue « Aesthetika Artis » pour provoquer une prise de conscience salutaire et critique. Sautault y évoqua sans le nommer ce génie transgresseur, ce grand artiste qu’est Vladimiro Ilitch Debarros. Transgresseur des normes établies Debarros l’était indubitablement, boiteux de son propre chef et grand admirateur de Toulouse Lautrec auquel il s’ingéniait ainsi à ressembler, il se proposa d’appliquer à d’autres le traitement qu’il se réservait à lui-même.

Cette publicité inattendue dans « Aesthetika Artis » déclencha une violente polémique sur les canons grecs de la beauté classique. Les plus avant-gardistes de la scène artistique et intellectuelle mondiale attaquèrent les musées pour redessiner statues et tableaux, d’autres s’en prenaient aux chirurgiens plasticiens. Le best seller de l’année fut un traité d’esthétique intitulé « Beauté alternative », exposant d’autres façons de concevoir le corps humain, exposant des photographies de modèles dits alternatifs, donnant des conseils de soins esthétiques s’éloignant du classicisme, proposant de nouvelles façons de représenter les visages et les corps.

Mais c’est surtout un débat télévisé pour les présidentielles qui légitima l’art de Debarros : un accidenté domestique demanda à la candidate ce qu’elle se proposait de faire pour que des femmes correspondant aux canons grecs lui dressent l’éloge de sa plastique asymétrique. Aussi critiquable que soient les goûts conservateurs de cet homme, la bonne dame fit la promesse de rétablir l’égalité entre les hommes et femmes de ce pays à la façon de Vladimiro Ilitch Debarros.

Le dernier tabou qui entourait les pratiques de VID tomba alors.

L’opinion remuée par la discrimination esthétique dont faisait l’objet ceux qui par choix ou par nature ne se conformaient pas aux canons de l’esthétique grec offrirent leur corps aux techniques de ce grand artiste.

Quant à ceux qui résistaient encore à ce grand mouvement de fond égalitariste baptisé fort opportunément le « solidarisme corporel » et dont le patrimoine leur permettait d’avoir recours à des retouches esthétiques décadentes, on s’inquiéta de leur cas et de leurs finances.

« Aesthetika Artis », « les Inrockuptibles », « Modes et Travaux » et « Jeune et Moche » firent paraître le manifeste de VID revendiquant le droit de réaliser des œuvres artistiques impromptues. Je ne résiste donc pas à l’envie de vous en citer quelques morceaux choisis :

« Un visage trop régulier, un corps trop vigoureux et sans difformités sont les principaux vecteurs d’une supériorité décadente affichée par leur propriétaire … C’est cette même propriété de chacun sur son corps, le pouvoir de l’entretenir, de dépenser pour le modeler en fonction des canons esthétiques en vogue qui créé l’injustice la plus criante au sein des sociétés capitalistes … En administrant mes potions, mes crèmes, par quelques coups bien appuyés mon art s’est fait ennemi de la propriété en devenant une seconde nature accidentelle que moi seul impose sans que mon modèle en ait conscience… Couper une oreille à la Van Gogh, allonger un crâne à la Périclès, redonner des rondeurs à la Rubens ou dégarnir un crâne à la Léonard de Vinci tel est l’art réel que je pratique aléatoirement sur ceux que l’on aurait à tort considéré comme beaux, je rétablis ainsi une égalité que la nature a voulu rompre. »

Xavier  Collet

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Posté par chatborgne à 23:46 - Livre littérature - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    Très beau texte, qui me laisse songeur.

    Posté par , 08 mars 2007 à 15:07

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